Où est-ce que j'ai mis mon flingue?
On roule à la queue-leu-leu.
L’autoroute 20 à l’air d’un stationnement tant dense est la circulation, si ce n’est qu’elle se meut à 100 kilomètres/heure.
Malgré la densité, Cheap Trick joue à la radio, la petite dort derrière, la grande compte les poteaux, le réservoir est plein et les tracas se font de plus en plus petits dans le rétroviseur, même si on m’avertit qu’ils sont «closer than they appear».
En cet après-midi de janvier, tout va comme les choses doivent aller.
Puis des phares sortis de je ne sais où apparaissent derrière nous. Quand je dis derrière, je veux dire à trois millimètres du pare-choc!
J’ai beau faire le tour des rétroviseurs, aucun ne suffit pour montrer le véhicule en entier tant ce dernier nous lèche.
J’ai l’impression d’être une gazelle qui sent le souffle du lion dans son cou, sauf qu’ici, le félin est un 4X4 soufflé en usine pour avoir l’air méchant.
À voir la peinture briller, je soupçonne le conducteur d’être un petit fru qui passe ses temps libres à bouger du métal au gym et à nettoyer son entrée de cour à grands jets d’eau.
Le genre à porter son chandail bien entré dans le pantalon. Le genre propre propre propre. Le genre à vous coller aux fesses sur l’autoroute quand il veut passer.
Plus jeune, j’effleurais la pédale de frein pour donner une bonne frousse à ces connards. Mais la prudence et la paternité m’ont enseigné à feindre l’ignorance, à mettre les clignotants de secours quelques coups quand je m’impatiente, et quand je sens la colère se gonfler, je ralentis.
J’avoue parfois faire des gestes du doigt, mais en plus de ne rien changer aux choses si ce n’est que de les envenimer, l’âge de ma fille ne me permet déjà plus de faire ce genre de trucs.
Entre mes dents, je le traite de connard en me disant qu’il doit bien voir qu’il y a 234 voitures devant et que même si je le laisse passer, ce sera pour lui permettre de gagner au mieux dix mètres…
Malgré cela, il continue à me chatouiller l’échappement. Aux quinze secondes, il ralentit un brin, laisse de l’air entre nous, puis, quand je me dis qu’il a compris, il revient à la charge en accélérant comme un dingue pour se recoller à notre tôle.
J’ai beau sonder ma mémoire, non, je n’ai pas caché de flingue nulle part. Il y a des années de prison que je serais pourtant prêt à assumer.
Je tente alors de me raisonner, de me convaincre de me faufiler dans la voie de droite afin de le laisser passer, qu’avec un peu de chance, je le verrai glisser dans le fossé et faire quelques tonneaux.
Mais avant que je ne réussisse ma sage manœuvre, je le vois prendre son élan et entreprendre de me doubler par la droite.
Je me dis que ça y est, il a disjoncté : il y a tant de voitures à ma droite qu’il va rouler sur une ou deux pour dépasser.
Et il coupe deux voies, va directement sur l’accotement de droite, double quatre voitures et revient tout aussi rapidement dans la voie de gauche! Un malade.
Je suis sûr qu’il a éjaculé pendant la manœuvre, le con.
Dans un film, il aurait fait une embardée, se serait fait coller par les flics ou son moteur aurait calé.
Mais j’ai la fâcheuse tendance à rouler dans la réalité et il n’est rien arrivé de tout cela.
Il a continué de rouler deux voitures devant à la même vitesse que moi, et il a croisé la bretelle de sortie de Saint-Hyacinthe avec huit secondes d’avance sur moi.
B-ra-vo.
Il n’y a pas de conclusion ni de morale à cette histoire. C’est le genre de truc qui arrive à tout le monde.
Mais si jamais un soir dans quelques années ma fille rentre avec les mains de ce genre de mecs sous son chandail, il y a des chances que je retrouve mon flingue…
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Daniel Rondeau (Texte écrit le 11 janvier 2008)
( Juste parce ce que j'aime faire de la pub' à ce Daniel québécois :)
DSMoon***